TOLERANCE ZERO
J’ai été expulsé parce que j’en avais encore une à la main, coincée entre l’index et le majeur. Crispé, j’observais les autres usagés. Ils me renvoyaient un regard terrible, accusateur. La nouvelle foi tentaculaire génère une frénésie accusatoire et, ma présence, à quelques mètres d’eux, bousillait leur capitale santé.
L’état veille sur moi comme une grosse poule attentionnée. La politique se préoccupe des corps, il suffit d'allumer sa télé pour s'en convaincre. Des agents anti-tabac sont arrivés. Il faut disparaître Monsieur ! Votre existence même est un danger pour les autres ! Disparaître ou se normaliser ! Disparaître de l’espace public, tel semble être mon destin dorénavant. Raser les murs, baisser la tête, ne pas fumer, ne pas jurer, ne pas boire, pisser droit, marcher droit, suivre le totalitarisme hygiénique, manger bio surtout !
On se plaint de la dislocation sociale alors qu’on l’accélère en érigeant un dispositif normatif : bien être, santé, éternité.
La vie n’est pourtant pas un contrat d’assurance, mais on proclame ce qui est bien et ce qui est mal à travers une intense propagande médiatique, et ce puritanisme asséchant fini par confondre ce qui n’est pas bon et ce qui n’est pas bien.
Malaise dans la civilisation ! On traque les nuisibles, les méchants, on dénonce les coupables. En fait, dans cette guerre de tous contre tous, chacun d’entres nous peut-être le bouc émissaire de l’autre et être désigné comme un pousse-au-crime. Une société qui recule se délite.
Fumeurs contre non fumeurs, vélos contre autos, buveurs contre abstinents, privé contre fonctionnaires, bifteck contre légume…
Les légitimes considérations de santé n’expliquent pas la frénésie accusatoire qui se manifeste dans les relations humaines, cette tolérance zéro contre les figures honnies.
Finalement, au lieu de bâtir une société plus juste, on en fait une plus propre.